Chloé Delaume n'est pas un personnage de fiction ordinaire. Elle est pire. Refusant de finir ses jours dans un livre à l'instar de ses congénères, elle a erré longuement dans les limbes de la Somnambulie. De là, elle a guetté "le médiateur" dans lequel s'incarner : un corps vivant, qui péchait par vacuité.
Une fois les lieux investis, nul ne pourra l'en déloger, sauf le corps lui-même, s'il peut trouver assez de force ou de subterfuges pour lutter. Les personnages de fiction sont des tumeurs beaucoup plus malignes qu'on ne le croit, qui savent assiéger chaque organe avec méthode. Pour que le corps puisse avoir le dernier mot, il lui faudra préserver sa langue propre, en dépit du pillage perpétré.
A travers les voix alternées du "ténia narratif" et du "corps piraté", La Vanité des Somnambules met en scène la conquête d'un territoire indentitaire, les assauts successifs d'un cancer-nénuphar face à un corps coupable d'avoir trop usé du mensonge. Un combat polyphonique, petite dramaturgie où sont stigmatisées les limites de l'autofiction et son inéluctable aporie.[Extrait]
"Je m'appelle Chloé Delaume. J'affirme : en chaque héros romanesque gît un de nos suicidés. Derrière chaque secondaire se love l'âme kamikaze d'un de nos avortés. Manquant probablement ténacité envergue volonté orgueil bêtement patience. Selon. Nos embryons coagulés magmas gélatineux aux facultés mouvantes atrocement collectives sont foules badauds silhouettes. Ils n'étaient ni ne seront . Ils les laborieux et vains crachats d'avril. Mollardés pour la toile et les coutils teigneux. Les rocailles brouhahas tohu-bohus tessons et tsunamis rugueux. Ils plantent juste le décor qui le leur rend si bien. A grands coups de pieux amovibles. Il arriva un jour où j'ai dit : je ne veux pas. J'ai rejoint purgatoire de la Somnambulie. Le non-lieu où l'on guette et ne cesse de guetter. Un corps le corps qui sous nos serres finira en rillauds. Le corps. Ce médiateur. Dans lequel nous pourrons vivre plus qu'à livre ouvert. Il a toujours été chez nous maints suifs errant à savoir que la tranche s'apparente au couperet. Charrier des orchidées plutôt que de flétrir n'est pas pour nous déplaire. Au royaume de survie les ténias font la loi. D'ailleurs. Nous n'avons jamais eu le choix : chaque ligne nouvelle est faiseuse d'ange."